Actualité

Actualité

Voici une interview de Liliane Lurçat chercheuse et écrivain français, psychologue et spécialiste de l’enfant et la télévision. Elle a beaucoup travaillé sur la genèse du geste graphique chez l’enfant.Voici ce qu’elle dit de l’influence de l’utilisation de l’ordinateur sur l’écriture.

Photo prise le 28 octobre 2002 dans la bibliothèque Médicis du Sénat à Paris de Liliane Lurçat, directrice de recherche honoraire au CNRS, auteur récemment de « La manipulation des enfants » aux éditions du Rocher. AFP PHOTO DAMIEN MEYER

« C’est en écrivant qu’un enfant enregistre »

INTERVIEW – Pour Liliane Lurçat, spécialiste de la psychologie de l’enfant, l’ordinateur trouble l’apprentissage de l’écriture.

Depuis quarante ans, les travaux de Liliane Lurçat, directrice de recherches honoraire en psychologie de l’enfant au CNRS, s’intéressent au lien entre lecture et écriture et au danger des écrans sur le cerveau des plus jeunes.

LE FIGARO. – Vous êtes très réticente quant à l’introduction des ordinateurs à l’école. Pourquoi ?
Liliane LURÇAT. – Il faut distinguer différentes étapes suivant l’âge des enfants. Mais l’ordinateur trouble l’apprentissage de l’écriture. Celui-ci se fait par le lien entre le geste et le centre du langage dans le cerveau. Il nécessite une posture spécifique pour libérer le tronc, qui entraîne ensuite la main. L’apprentissage du geste se fait à la maternelle. L’écriture en script, par exemple, est à bannir car elle crée une discontinuité qui trouble la perception des mots. Ensuite, à l’école primaire, le geste devient peu à peu porteur à la fois de forme et de sens. Le processus s’achève en début de collège avec l’acquisition de la rapidité. Malheureusement, on a abandonné la pédagogie systématique du geste. On a fabriqué des dysgraphiques, à l’écriture illisible.

Mais si l’on introduit l’ordinateur au collège, le problème est-il le même ?
Les enfants d’aujourd’hui, justement parce qu’ils sont victimes d’une carence dans l’apprentissage premier, sont moins aptes à passer à l’ordinateur. En effet, c’est au collège que se révèlent les problèmes de dysgraphie accumulés à l’école primaire. Ce n’est pas parce qu’ils savent jouer avec l’ordinateur qu’ils peuvent le maîtriser. Dans l’apprentissage normal, le dessin, la trajectoire, la rapidité et l’orthographe sont automatisés. Seul le contenu sémantique ne l’est pas. C’est en écrivant qu’un élève enregistre et accède au sens. Si ces automatismes ne sont pas acquis, il ne peut y avoir de maîtrise du sens. Et il ne peut y avoir de mémorisation.

D’où vient cette destruction de la pédagogie de l’écriture ?
J’ai vu aux États-Unis, en 1967, les débuts de l’introduction des claviers à l’école. Il y avait des enfants qui refusaient tout simplement d’apprendre à écrire avec un stylo. D’autres le faisaient, mais allongés par terre, dans des postures impossibles. L’Institut national de la recherche pédagogique a ensuite introduit en France cette idéologie de l’écriture-dessin. Un jour, une institutrice à qui je conseillais d’accompagner le geste des élèves me répondit qu’il était « fasciste de leur tenir la main pour leur donner un modèle ». Tout était dit.

Propos recueillis par Natacha Polony

Source :